Meursault, Roquentin et l’Homme qui dort : trois façons de dire non au monde
Publié le 30 avril, 2026 par Mylene dans Découvrir
Ce mois-ci, dans notre club de lecture, nous avons plongé dans Un homme qui dort de Georges Perec. Ce court roman hypnotique, à la fois drôle et glaçant, nous a renvoyés à d’autres figures marquantes de la littérature française. Perec lui-même semble dialoguer avec deux grands « démissionnaires » qui l’ont précédé : Meursault, l’indifférent de Camus, et Roquentin, le nauséeux de Sartre.
C’est ce fil invisible entre ces trois personnages qui m’a donné envie d’écrire cet article. Ils n’ont pas de grand projet, pas de cause à défendre, et surtout pas envie d’en avoir.
- L’un enterre sa mère sans verser une larme et tue un homme parce que le soleil l’aveugle (Meursault).
- L’autre vomit devant l’existence des choses (Roquentin).
- Le troisième décide, un matin ordinaire, de ne plus rien faire (Un homme qui dort).
Meursault (L’Étranger d’Albert Camus, 1942), Antoine Roquentin (La Nausée de Jean-Paul Sartre, 1938) et l’Homme qui dort de Georges Perec (1967) forment une trinité discrète mais puissante. Ils ne sont ni des révoltés flamboyants ni des héros tragiques. Ils sont les grands démissionnaires de la littérature française du XXe siècle : ceux qui refusent la comédie sociale, l’obligation de sens et l’injonction à exister pleinement.
Roquentin : la nausée face à l’existence brute
Antoine Roquentin est un historien studieux. Il travaille sur la biographie d’un marquis du XVIIIe siècle. Un jour, sans raison apparente, le monde lui devient insupportable. Les objets, les gens, son propre corps perdent leur familiarité. Tout devient contingent, absurde, de trop.
« Tout existant naît sans raison, prolonge sa vie par faiblesse et meurt par hasard. »
La nausée, Jean-Paul Sartre
La scène célèbre de la racine de marronnier reste l’une des plus fortes de la littérature existentialiste : un objet banal révèle soudain l’absurdité radicale de l’être. Roquentin ne trouve plus aucun sens à rien. La nausée n’est pas une métaphore psychologique ; c’est une expérience ontologique. Face à cette révélation, il n’y a ni révolte ni suicide. Juste un dégoût lucide. À la fin, il entrevoit une fragile issue : écrire un roman pour donner un peu de nécessité à sa vie contingente.
Roquentin incarne l’intellectuel qui comprend trop. Sa lucidité le rend malade.
Meursault : l’indifférence comme vérité
Meursault est plus radical encore. Employé de bureau à Alger, il vit dans l’instant présent, sans projet, sans regret, sans mensonge social. La mort de sa mère le laisse presque indifférent. Il tue un Arabe sur une plage, presque par réflexe, parce que le soleil tape trop fort. Au procès, on ne le juge pas vraiment pour le meurtre, mais pour n’avoir pas pleuré à l’enterrement.
« Aujourd’hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas. »
L’étranger, Albert Camus
Cette première phrase pose d’emblée le ton. Meursault ne joue pas le jeu. Il refuse la comédie des émotions convenues, des regrets obligatoires, des consolations religieuses. Même face à la guillotine, il reste fidèle à sa vérité : le monde est absurde, et il est inutile de faire semblant.
Là où Roquentin souffre de la contingence, Meursault l’accepte avec une sorte de sérénité brutale et presque joyeuse.
L’Homme qui dort : le retrait total
Avec Georges Perec, le refus passe à l’acte. Le personnage sans nom (on ne le connaît que par le « tu » hypnotique du récit) est un étudiant de 25 ans qui décide, un jour, de tout arrêter. Il dort énormément (ou essaie de dormir), traine dans Paris, fréquente les cinémas, les cafés, les bibliothèques, sans but. Il n’étudie plus, ne réussit plus, ne désire plus rien.
« Tu ne fais plus rien. Tu ne cherches plus rien. Tu ne te poses plus de questions. »
Un homme qui dort, Georges Perec
Le « tu » permanent crée un effet étrange : à la fois ordre que l’on se donne à soi-même et distance clinique. Perec décrit avec une précision chirurgicale cette vie réduite à des gestes vides, des listes de choses faites ou non faites.
L’Homme qui dort ne souffre pas comme Roquentin, il ne tue pas comme Meursault. Il disparaît volontairement du jeu social.
C’est la forme la plus aboutie du refus : l’inertie comme résistance.
« Combien d’histoires modèles exaltent ta grandeur, ta souffrance ! Combien de Robinson, de Roquentin, de Meursault, de Leverkühn ! Les bons points, les belles images, les mensonges : ce n’est pas vrai. Tu n’as rien appris, tu ne saurais témoigner. »
Un homme qui dort, Georges Perec
Pourquoi ils nous parlent encore si fort en 2026
Dans une époque qui transforme le repos en occasion de « se développer » et la lenteur en productivité, ces trois anti-héros apparaissent presque subversifs. Perec, Sartre et Camus ne glorifient pas leur passivité. Ils la montrent dans toute son ambiguïté : à la fois libération et forme raffinée de défaite. Mais ils nous offrent surtout quelque chose de précieux : le droit de ne pas être un héros.
